Le Seuil d'Yzyr - Chapitre XIII

Le loup demeure devant vous, immobile, son corps massif formant toujours une barrière entre vous et le Gardien.
Pourtant, quelque chose a changé dans sa posture. La menace est encore là, mais elle semble désormais traversée d’un doute plus ancien, plus profond, comme si cette présence réveillait en lui un souvenir qu’il aurait préféré laisser enfoui.
Face à vous, le Gardien paraît plus stable qu’auparavant. Les contours de sa silhouette portent encore la marque de la faille, mais il ne ressemble plus à une apparition prête à disparaître.
Il vous observe longuement en silence, et vous sentez aussitôt que ce regard ne cherche plus à vous juger.
Il cherche à comprendre pourquoi vous avez réussi.
Sa voix s’élève enfin, rauque et lointaine.
« Les runes n’ont jamais été des clés. Elles étaient des sceaux destinés à maintenir le seuil fermé. »
Le vent semble s’éteindre autour de la clairière.
Le loup gronde faiblement.
« Tu mens. »
Mais cette fois, sa colère manque de force.
Le Gardien ne détourne pas le regard.
« Ceux qui pratiquaient les rites ont oublié leur véritable fonction il y a longtemps. Les gestes ont survécu. Les chants aussi. Mais plus personne ne comprenait réellement ce qu’ils invoquaient. »
À ces mots, quelque chose se resserre immédiatement en vous.
Le chant.
Celui que vous avez entendu au contact de la pierre dressée au cœur de la clairière.
Le Gardien semble percevoir votre trouble.
« Le chant que tu as entendu était celui du rituel originel. Le véritable. Celui que les anciens entendaient autrefois avant qu’il ne devienne une simple suite de paroles répétées sans compréhension. »
Votre souffle se coupe lentement.
« Les autres n’en percevaient qu’un écho. Toi… tu es allé jusqu’au bout. »
Le silence retombe lourdement entre les arbres.
Puis le Gardien reprend :
« Je n’ai jamais pris part à leurs rituels. Je les observais seulement. Et j’ai vu le moment où les intentions ont commencé à se vider de leur sens. Ils invoquaient encore le seuil… mais ils ne l’écoutaient plus. »
Le loup baisse légèrement la tête.
Vous sentez aussitôt qu’une partie de lui reconnaît ces paroles.
Pas entièrement.
Mais suffisamment pour comprendre qu’il avait lui aussi perçu cette altération sans jamais vouloir l’affronter.
« J’ai tenté de vous avertir bien avant le dernier rituel », poursuit le Gardien.
« Je vous ai dit que quelque chose répondait déjà derrière les chants. Que le seuil n’était plus immobile. »
Le silence devient plus lourd encore.
« Mais vous ne vouliez pas entendre que les rites avaient perdu leur équilibre.
Vous préfériez répéter les anciennes paroles plutôt que d’accepter que vous en aviez oublié le sens. »
Le loup se fige complètement.
Puis votre voix s’élève presque malgré vous :
« Alors… pourquoi avoir volé la rune ? »
Le Gardien ferme lentement les yeux.
Et lorsqu’il répond, quelque chose dans sa voix ressemble à une fatigue immense.
« Parce que cette fois… elle a répondu. »
Un frisson brutal traverse aussitôt votre esprit.
Vous revoyez le cercle du rituel.
Les silhouettes autour des pierres.
Le chant des runes vibrant dans l’air.
Puis cette vibration immense sous les voix mêlées.
Non pas un cri.
Une présence.
Quelque chose d’invisible qui s’approchait.
Le loup recule imperceptiblement.
Sa respiration devient plus lourde.
« Lorsque vous avez quitté le cercle, je l’ai senti traverser le seuil. Alors j’ai arraché la rune avant que le chant ne s’achève complètement. »
La voix du Gardien devient plus grave.
« Je n’ai pas condamné le rituel. J’ai empêché quelque chose d’entrer. »
Le silence qui suit paraît engloutir toute la clairière.
Puis le Gardien tourne lentement la tête vers le loup.
« Et toi… tu les as laissés me bannir. »
Ces mots frappent plus durement encore que le reste.
Vous sentez immédiatement le lien qui vous unit au loup se troubler sous une vague de culpabilité si profonde qu’elle semble vous atteindre vous aussi.
Le loup ferme lentement les yeux.
Lorsqu’il parle enfin, sa voix n’a plus rien de menaçant.
« Je pensais protéger la clairière. »
Le Gardien ne répond pas.
Alors le loup reprend, plus difficilement :
« J’ai senti que quelque chose changeait… mais je n’ai pas voulu voir la vérité. Lorsque je t’ai vu retirer la rune après le rituel, j’ai cru que tu venais de briser l’équilibre que nous essayions encore de préserver. »
Le vent traverse les arbres dans un long souffle grave.
Puis, pour la première fois depuis son apparition, les ombres autour du Gardien cessent de se déformer. Sa silhouette devient plus nette, plus ancrée, comme si quelque chose venait enfin de retrouver sa juste place.
Le loup relève lentement les yeux vers lui.
« Pardonne ma faute. »
Le silence qui suit semble traverser toute la clairière.
Et aussitôt, vous sentez l’air changer autour de vous.
Non plus oppressant.
Équilibré.
Le Gardien vous regarde alors de nouveau, et cette fois sa voix ne porte plus seulement de la fatigue.
Elle porte une inquiétude bien plus grande.
«Lorsque tu as entendu le chant jusqu’à son terme… la faille s’est ouverte à travers toi. C’est ainsi que j’ai pu revenir. »
Votre cœur manque un battement.
« Les autres reculaient avant la fin. La clairière les rejetait. Mais toi… elle t’a reconnu. »
Le loup tourne brusquement la tête vers vous.
Et soudain, vous comprenez tous les trois la même chose au même instant.
Ce n’est pas le Gardien qui représente le véritable danger.
C’est ce qui a entendu le Voyageur répondre au chant.
Au loin, derrière les arbres, quelque chose semble alors vibrer dans l’obscurité invisible du seuil.
Le Gardien se redresse aussitôt.
Et lorsqu’il parle de nouveau, sa voix se brise presque dans un souffle.
« Elle sait désormais que tu existes. »
Texte original © Draganne – Univers du Codex d’Yzyr Toute reproduction ou utilisation est interdite sans autorisation.

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